• Le monde est de moins en moins violent.

     
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    Bonne nouvelle

    Le monde est moins violent

    par Jean-Louis Servan-Schreiber
     
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    Le monde nous est présenté comme toujours plus hostile. pourtant, les statistiques contredisent notre ressenti : Partout, la violence recule.
    Lorsque Caïn tua Abel, le taux d’homicide par habitant fut, d’un coup, le plus élevé de l’histoire humaine : 25 %. Depuis, celle-ci a semblé tissée de massacres sanglants. Pourtant, le taux de violence n’a cessé de baisser. En 1400, du temps de Charles VI, on comptait 50 homicides pour 100 000 personnes. En 2010, seulement 1 pour 100 000. Comme le constate l’historien Robert Muchembled (« Une histoire de la violence », Seuil, 2008), au XXIe siècle, la violence homicide est un phénomène résiduel en Europe.

    Partout sur la planète, la violence est en régression. Depuis l’an 2000, il n’y a jamais eu aussi peu de conflits armés. Sortant des grandes hécatombes du xxe siècle, ça peut sembler quasi miraculeux. Mieux encore, en France par exemple, la violence est au plus bas, depuis les agressions physiques jusqu’aux atteintes aux biens A l’exception, bien sûr, des vols de téléphones portables, puisqu’avant l’an 2000 on en possédait peu. 
     
    Pourtant, autour de 10 % de nos concitoyens déclarent se sentir en insécurité. Seraient-ils mal informés ? La réponse est oui. La violence est un thème à haute rentabilité politique et médiatique : bien mise en valeur, elle rapporte des électeurs frileux et nombre de lecteurs ou téléspectateurs. Ne suffit-il pas d’un seul meurtre de joggeuse au coin d’un bois, comme à Nîmes en janvier dernier, pour nourrir l’ouverture des journaux télévisés plusieurs jours de suite ?

    Sans doute qu’une bonne partie de ceux qui lisent ces lignes ne voudront pas les croire exactes ou honnêtes. Affirmer que la violence est au plus bas va à rebours des discours et des gros titres. Or, en France, les homicides sont rarissimes, et c’est peut-être une des raisons pour lesquelles ils sont montés en épingle par les médias. Quand, après la Seconde Guerre mondiale, un meurtre était commis dans une ville de province, seul le journal local le relayait. Aujourd’hui, c’est un événement national sur nos écrans. Mais les faits sont têtus : le monde est moins violent, heureusement. 
    Il est vrai que la violence est inscrite dans la nature humaine. Les psychologues et anthropologues expliquent, statistiques à l’appui, qu’elle est essentiellement le fait de jeunes hommes, entre 15 et 30 ans, et que seules 10 % des violences sont perpétrées par des femmes. Même si les gangs de filles se multiplient et de ce fait inquiètent, ils ne pèsent guère dans les chiffres.

    Le principal problème de nos sociétés éprises d’ordre et de sécurité réside dans le contrôle de la violence des jeunes. Car notre part animale et masculine nous pousse en effet à l’agression, au conflit, à la castagne, à la baston… bref, au combat, singulier ou collectif. La « chair à canon » n’avait-elle pas accueilli avec exaltation la déclaration de guerre en août 1914, avant de partir se faire faucher par les mitrailleuses ? Aujourd’hui, des supporters des clubs de foot vont aux matchs moins pour le score que pour en découdre avec ceux d’en face. Ils ont besoin de satisfaire leurs pulsions agressives sur des semblables qui ne leur ont pourtant rien fait. 

    Ces comportements, comme celui des casseurs en fin de manifestations, ne concernent qu’une minuscule fraction de la jeunesse et sont rarement meurtriers. Le sport n’est-il pas d’ailleurs un des moyens, dans nos sociétés, de sublimer la violence et de canaliser les énergies aux âges où elles risquent de déborder ? Freud nous explique la sublimation comme le moyen d’éviter les conséquences destructrices de notre agressivité naturelle. Il faut la transformer en autre chose, depuis le combat de boxe jusqu’à la création littéraire. Pour Freud, tout cela fait partie de la libido, et donc de notre énergie vitale qui peut tout aussi bien construire que détruire.

    Devant la violence, nous avons tendance à demander davantage de moyens répressifs, de policiers, de systèmes de contrôle et de surveillance. Mais le plus efficace n’est-il pas que chacun intègre, par l’éducation, les valeurs qui permettent de vivre ensemble ? Le cinquième commandement, « tu ne tueras point », a formulé la première condamnation absolue de la violence, une novation pour l’époque. Il aura néanmoins fallu des dizaines de siècles pour que ça fonctionne à peu près. Ainsi les duels, longtemps considérés comme formateurs pour les jeunes nobles porteurs d’épée, n’ont été interdits que par Richelieu. Et avec des résultats inégaux, comme nous l’a narré Alexandre Dumas. L’infanticide, le crime des crimes, n’a été condamné par la loi qu’au XVIIe siècle. Quant à l’interdiction de la torture et de la peine capitale, une bonne partie du chemin reste à faire à l’échelle du monde. 

    Le vrai progrès, récent puisqu’il ne date que du siècle dernier, est d’avoir collectivement compris que notre gendarme intérieur, appelé « surmoi » par Freud, est bien plus puissant que celui portant le képi. Ce qui, en passant, plaide en faveur du projet Peillon de cours de morale à l’école. Maintenant qu’on n’envoie plus les enfants au catéchisme, qui a pris le relais pour inscrire le cinquième commandement dans les jeunes cerveaux ? Ce ne sont plus les instituteurs, trop rarement les familles.



    Un carton au box-office

    Dans le même temps, la mise en scène de la violence a atteint son paroxysme. Entre les films où la brutalité se fait de plus en plus crue, les jeux vidéo toujours plus destroy, les affiches de cinéma dont au moins une sur deux montre un homme tenant une arme, on représente la violence comme normale, et même valorisante. C’est un miracle, dans une atmosphère pareille, que la criminalité continue à régresser. Une véritable schizophrénie sociale. 

    Ceux qui font commerce de ces images arguent que la violence symbolique métabolise nos pulsions. Difficile à croire quand on constate la précocité des jeunes délinquants. Qui leur présente des contre-exemples ? La douceur, le calme, la maîtrise de soi et la discussion ne font pas de bons scores au box-office. La violence, comme le sexe, rapporte tellement plus. 

    Si la violence diminue partout, elle rôde toujours dans les têtes. Nous devons vivre avec, socialement et politiquement. 

    Les viols restent la forme de violence la plus répandue et celle qui baisse le moins vite. Plus de 200 par jour, 75 000 par an en France. Sans compter que seuls un dixième d’entre eux sont déclarés, 80 % ayant lieu dans un cadre privé, du fait d’hommes connus de la victime, souvent membres de la famille. De nos jours et partout dans le monde, si les violences entre hommes régressent, celles à l’égard des femmes résistent et souvent ne sont même pas réprimées. 

    Pour toutes les autres formes de violence, y compris les vols, destructions de biens et incendies de voitures, la tendance est à la baisse. Pourtant, les petits larcins, vols à la tire et pickpockets restent une source de craintes dans les villes et les lieux touristiques. Paris est même considéré comme dangereux par les Asiatiques, les jeunes voyous ayant repéré que les Chinois portent sur eux de grosses sommes en liquide. Cependant, au fur et à mesure, on trouve les moyens de faire face. Ainsi, il y a quelques années, les succursales des banques étaient braquées en nombre chaque jour. Désormais, on n’y trouve plus de cash, et les distributeurs de billets ne se laissent pas intimider par une arme. Les braquages ont chuté.
     
    L’insulte, plus agressive qu’un coup de poing

    Objectivement, les menaces sont faibles dans nos pays paisibles, mais cela n’empêche pas la peur, attisée par le fait que le moindre acte violent est rendu public, monté en épingle et devient un argument polémique. C’est pourquoi la violence perçue est devenue plus importante que la violence en chiffres.

    Habitués à une société plus paisible, notre seuil de tolérance à toute forme d’agressivité s’est fortement abaissé. Désormais, une insulte nous paraît plus brutale qu’un coup de poing il y a un siècle. Ce que nous ressentons comme violent dans notre quotidien relève plus des incivilités qui, elles, augmentent d’autant plus que les bases du vivre ensemble ne sont plus enseignées. 

    Avec la crise, s’ajoute une vulnérabilité sociale accrue qui fait craindre à 40 % des Français d’être déclassés, voire de tomber dans la pauvreté. Un monde où les soutiens financiers se font plus étriqués et où le chômage s’accroît est forcément perçu comme plus brutal. 
    L’unique forme de violence physique qui résiste, et augmente même dans certains pays, est celle que l’on retourne contre soi. Aux Etats-Unis, par exemple, le taux de suicide croît, depuis le début de ce siècle, en particulier chez les 35-54 ans, du fait de la crise et de l’affaiblissement du lien social. Un Américain sur trois, âgé de plus de 45 ans, ne déclare-t-il pas souffrir de solitude chronique ?

    Il suffit de consulter le tableau de l’Organisation mondiale de la santé sur les causes de décès pour comprendre que, dans neuf cas sur dix, ils sont dus aux violences auto-infligées, de l’alcoolisme au suicide (voir page ci-contre). Sans oublier les desperados de plus en plus nombreux qui, depuis vingt ans, entraînent des innocents dans leur mort. Si le monde reste violent au XXIe siècle, c’est d’abord de notre fait. Et face à ça, la police ne peut rien.

    Qui, parmi les Occidentaux, n’a pas eu un sourire indulgent et sceptique à l’égard des militants non-­violents à la Gandhi ? Il n’aura pourtant pas fallu trop longtemps pour que la non-violence soit, dans les faits, dominante. 

    Offrons le dernier mot au dalaï-lama, le visionnaire souriant : « La violence est démodée. Laissons les valeurs féminines s’épanouir dans nos sociétés afin de changer les mentalités. C’est essentiel pour construire une paix durable et le futur de l’humanité. »
     
     
     
     
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